Hommage à feu Djibril Tamsir Niane : discours poignant de l’ambassadeur Amara Camara à l’Unesco

Décédé le 08 mars dernier, à Dakar, capitale du Sénégal, le célébrissime historien Guinéen, professeur Djibril Niane, a bénéficié, mardi 23 mars 2021, d’un hommage planétaire, via l’ Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture, UNESCO, en abrégé.Ironie de l’ Histoire. Le monde a salué la disparition de l’auteur de “Soundjata ou l’épopée mandingue“, par la voix de l’un de ses anciens élèves auquel il a donné envie de devenir Historien avant que le Destin n’en décide autrement. En l’occurrence Amara Camara, actuel ambassadeur de la République de Guinée en France, ancien haut fonctionnaire de l’ Unesco.Devant le pupitre, au siège de l’ Unesco, à Paris, l’homme de culture, homme de confiance du chef de l’ Etat, professeur Alpha Condé, a brillé par sa plume et son inspiration. L’ambassadeur Amara Camara, ému, a salué le ” destin extraordinaire” de l’ancien spécialiste émérite de la tradition orale de l’ouest – africain. Nous vous proposons ce speech d’anthologie.” Madame La Directrice Générale,Excellences Mesdames et Messieurs Les Ambassadeurs,Mesdames et Messieurs les Invités,Chers amis,Au nom de mon pays et de ses plus hautes autorités ,à commencer par Monsieur Le Président de La République, je remercie l’UNESCO d’avoir pris l’initiative de rendre hommage au Professeur Djibril Tamsir NIANE.Mesdames et Messieurs,Quel extraordinaire destin que celui du professeurDjibril Tamsir Niane ! il nait à Conakry en Guinée, y fait sa première scolarité dans le petit village de Baro au bord du fleuve Niger et devient par sa qualité d’homme et de chercheur l’un des Guinéens les plus illustres de ces six dernières décennies.Rien ne semblait pourtant prédisposer l’homme à une carrière si brillante, Aà la grande différence d’un grand nombre de chercheurs de haut niveau ayant accédé à la notoriété, à la reconnaissance de leurs pairs,Djibril Tamsir n’était pas couvert de diplômes.Inscrit en histoire à la faculté des lettres de Bordeaux, il n’a pas été plus loin que la licence et le diplôme d’études supérieures (D.E.S). Alors que l’agrégation lui tendait largement les bras, il a choisi de répondre à l’appel de son pays natal, la Guinée, qui avait crucialement besoin de cadres pour relever les innombrables défis de son indépendance nouvellement conquise. Mal lui en a pris. Au moment où il commençait à gravir rapidement les paliers de la vie professionnelle il se vit stopper net dans son élan. En 1961 comme un grand de patriotes rentrés en même temps que lui il fut arrêté emprisonné dans le sinistre « Camp Boiro » de triste réputation.C’est à force de travail, un travail acharné, un travail mené avec passion qu’il est devenu ce qu’il a été dans la vie. Je l’ai vu à l’œuvre. Il a été mon professeur. Il a été également mon proviseur au lycée tecnique de Donka à Conakry.Comme beaucoup de Guinéens de ma génération, je peux en témoigner il était difficile, sinon impossible de voir « maître Niane », c’est ainsi que nous l’appelions, sans un livre, sans un carnet de prise de notes à la main. Ses initiatives nous orientaient nous ses cobayes pleins de motivation à l’époque, vers une curiosité intellectuelle aigue, vers la recherche dont, par son exemple, il nous insufflait l’amour.Sa vie durant, il a accompli un travail immense. Mais comme il arrive à nombre de créateurs célèbres, c’estautour de l’une de leurs œuvres considérées souvent de manière bien limitative comme emblématique que se bâtit leur renommée. Le professeur Djibril Tamsir Niane, pour nous maître Niane, ne fait pas exception à cette règle. En Guinée, au Sénégal, en Afrique et bien ailleurs dans le monde, il est surtout connu comme auteur de « Soundjata ou l’Epopée du Mandingue », édité à présence Africaine en1960. Bien que ce récit traduit en plusieurs langues étrangères dont l’Anglais, l’Allemand, le Portugais, leJaponais soit devenu un best-seller, il n’est que l’arbre qui cache la forêt de l’immense production intellectuelle de l’éminent chercheur et homme de plume qu’a été Djibril Tamsir Niane.Le large éventail de sa production intellectuelle dont l’ancrage, la moelle épinière demeure sans conteste l’histoire, s’étale de l’essai au théâtre en passant par le récit, le conte et bien d’autres formes d’écriture .L’homme fut illustreAprès qu’il ait été régulièrement sollicité un peu partout de par le monde par ses pairs pour participer à des colloques, conférences et congrès d’envergure mondiale, et qu’il ait appartenu à une bonne dizaine de sociétés savantes, la consécration est venue quand l’Organisation des Nations Unies pour l’Education, la Science et la Culture (UNESCO) alors dirigée à l’époque par Monsieur Ahmadou Mahtar MBow,(à qui je souhaite un bon anniversaire) le désigna comme membre du ComitéScientifique International pour la rédaction de l’Histoire Générale de l’Afrique dont le volume 4 est paru sous sa direction.Très tôt, il s’est ouvert à l’universel. Dans les années 1960 où il enseignait comme jeune professeur fraîchement sorti de l’université de Bordeaux, il traduisait en langue mandingue « l’Avare », la célèbre pièce de théâtre de Molière et nous la faisait jouer, avec un immense succès, nous ses élèves du lycée de l’époque.Que peut-on retenir d’autre de la gigantesque œuvre de Djibril Tamsir Niane ?Beaucoup de choses. En tenant compte du temps qui nous est imparti, je n’en citerai qu’une seule qui à mes yeux restera gravée dans les annales de l’histoire. C’est son inestimable contribution à l’utilisationexhaustive des traditions et sources orales dans l’écriture de l’histoire de l’Afrique. En révolutionnant la méthodologie de la recherche par cette nouvelle vision, l’histoire de l’Afrique a été écrite autrement depuis.Il faut considérer comme allant de soit que l’apport de l’homme au patrimoine universel ne peut être réduit à cette partie émergée de l’iceberg, même si l’on convient qu’elle est la plus visible, la plus importante du riche et foisonnant héritage qu’il nous a laissé.Toute sa vie, il fut et est resté un homme du terroir. Il ne s’est jamais sevré de ses racines rurales baignées dans les traditions locales. Ses séjours dans le village de sa prime enfance, Baro, étaient réguliers. Selon ses confidences,chaque fois qu’il se trouvait parmi ces gens de la terre qu’ilconsidérait comme les siens véritables, il respirait à plein poumons un épanouissement qu’il ne ressentait nulle part ailleurs dans le monde. Il y siégeait au conseil des anciens dont la présidence tournante lui était revenue de droit dans les dernières années de sa vie en qualité de doyen d’âgequ’il était devenu. De ce milieu où l’oralité a conservé toutes les ressources bonifiantes de sa vitalité et dans lequel il se fondait admirablement, il a su tirer la meilleure sagesse de l’adage mandingue qui dit : « Votre chance se trouve sur la langue de votre interlocuteur. » Dans son village de Baro,il a su écouter les vieux quand il était jeune, il a su parler aux jeunes quand il est devenu vieux.Extraordinaire, avons-nous dit, destin que celui de Djibril Tamsir Niane ! Beaucoup de personnes, même celles qui l’ont côtoyé, ne le savent pas, il avait une sœur jumelle. Unesœur qui n’a vécu qu’en Guinée où elle était mariée. Figurez- vous, les deux jumeaux à quelques heures près sont décédés le même jour. Lui à Dakar où il se soignait et elle en Guinée leur terre natale. Comment clore ces propos en ce jour d’hommage sans faire une mention spéciale de l’indéfectibilité de l’attachement de Djibril Tamsir Niane à la Guinée, un attachement à nul autre pareil.Même les saignantes blessures au cœur de son incarcération durant des années au Camp Boiro de sinistre mémoire n’entameront en rien sa fibre patriotique guinéenne. La terrible épreuve l’éloignera du pays pendant deux décennies au cours desquelles il s’« exilera » au Sénégal (Terre de téranga). Dès l’avènement d’une nouvelle ère de liberté en 1984 à la suite du changement de régime politique, il reviendra en Guinée, y réoccupera toute sa place, et choisira dans ses derniers vœux d’y être enterré. Ce qui fut fait le 15 Mars dernier.

Paix à son amen, je vous remercie.”

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