Explosion de la fraude téléphonique en Guinée, revers de la médaille du Free Roaming ?

Entré en vigueur en mars 2017 sous l’impulsion de l’Alliance Smart Africa, le projet Free Roaming en Afrique de l’Ouest pose la question de son impact sur la fraude. Si cette initiative visait à réduire les frais d’itinérance avec l’ambition d’accélérer l’intégration régionale, en Guinée, sa mise en place s’est accompagnée d’une hausse de la fraude téléphonique, un phénomène que les mesures prises par le régulateur n’ont pas suffi à endiguer.

Défini par l’Union internationale des télécommunications comme un « service d’itinérance réglementé qui se caractérise par la suppression de toute surtaxe et surcharge sur les services de roaming », le Free Roaming a fait l’objet d’une attention particulière des Etats d’Afrique de l’Ouest au cours de la dernière décennie. Après des premières discussions en 2011 au sein du comité des régulateurs de télécommunications de la zone UEMOA (CRTEL), puis la signature d’un protocole « Free roaming » en novembre 2016 à Abidjan, ce service a été effectif fin mars 2017 dans les pays signataires du protocole : le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée, le Mali, le Sénégal et la Sierra Leone (rejoints ensuite par le Togo et le Bénin). Les principales modalités concernent les émissions d’appels du roamer, dont le coût est désormais réglementé au sein des pays membres, ainsi que les réceptions d’appels qui deviennent gratuites pendant les cinq premières heures, sur une durée de 30 jours. Si ce protocole ouest-africain a solutionné efficacement le problème des tarifs exorbitants (liés aux surcoûts et surtaxes lors de déplacement dans les pays voisins), il s’est doublé d’une explosion de la fraude téléphonique, comme l’illustre le cas de la Guinée.

Des recettes publiques impactées

Si le problème de la fraude est antérieur au « free roaming », la mise en place de ce protocole régional a compliqué la lutte contre le phénomène du « SIM boxing », ce détournement frauduleux d’appels internationaux aussi connu sous le nom de « trafic gris ». Figurant parmi les pionniers de la régulation des interconnexions en adoptant dès 2009 une plateforme numérique de supervision développée par Global Voice Group (GVG), l’Autorité de régulations des postes et télécommunications (ARPT) n’a pas ménagé ses efforts en ce sens depuis. Grâce à un suivi de l’identification des abonnées de téléphonie mobile et à la traque des numéros irréguliers, le régulateur guinéen a ainsi réussi à réduire substantiellement la fraude téléphonique, avec la déconnexion de 78 917 numéros frauduleux en 2019. Autre statistique éloquente, le gouvernement guinéen aurait permis d’économiser un total de plus de 7,7 millions de dollars entre janvier et novembre 2019, grâce à ses efforts contre la fraude, en collaboration avec les opérateurs de téléphonie mobile.

Certains signes indiquent pourtant que les succès en matière de régulation s’estompent, et les autorités sont désormais confrontées à une hausse des pertes subies par le pays du fait de détournements frauduleux d’appels internationaux. En effet, seuls 11 035 numéros frauduleux ont été détectés et déconnectés par le régulateur en 2020, soit une baisse de 86% par rapport aux chiffres de 2019. Si elle peut être associée à la limitation des déplacements dans la sous-région du fait du contexte pandémique, cette évolution peut aussi être imputée à la difficulté de réguler ces fraudes téléphoniques du fait de la régionalisation du free roaming, qui ouvre de nouvelles failles que les fraudeurs n’hésitent pas à exploiter. Par ailleurs, la mise en place de ce protocole régional, parallèlement à l’absence d’outils numériques performants en matière de supervision en Guinée, a augmenté le trafic téléphonique entrant et favorisé les pertes liées au trafic gris. En effet, la gratuité de la réception d’appels entrants internationaux a fortement augmenté jusqu’à la crise du Covid, générant ce que l’ITU décrit comme une problématique de « roamers permanents ».

Nécessité d’outils numériques de pointe

Les efforts dont l’ARPT a fait preuve au cours de la dernière décennie ont montré leurs limites pour lutter contre un tel niveau de fraude téléphonique. Or les pertes financières qui en découlent sont significatives, aussi bien pour les opérateurs que pour les Etats privés d’un levier fiscal majeur. En dépit de ses intentions louables en matière de réduction des frais téléphoniques lors de déplacements dans les pays voisins, le Free roaming régional place donc le régulateur guinéen dans une situation problématique et difficilement soutenable sur le long terme.

Un constat qui a poussé l’ARPT à se tourner vers l’acquisition d’outils plus performants pour superviser le trafic téléphonique, essentiel pour l’économie du pays. C’est en tout cas le signal que le régulateur guinéen envoie en annonçant un nouveau partenariat avec GVG, un fournisseur mondial de solutions TIC et RegTech. Parmi les solutions proposées par l’entreprise, la plateforme Visio Suite pourrait bien être la future arme de l’ARPT contre les fraudeurs. Son système de mesure et de collecte de données en temps réel a permis à plusieurs pays du continent de garantir la conformité et la sécurité du marché des télécoms. Selon les chiffres avancés par la compagnie, Visio Suite permettrait de réduire jusqu’à 99% de la fraude dans les pays bénéficiaires. Le déploiement de cette plateforme numérique pourrait donc aider la Guinée à inverser la tendance, grâce à un suivi en temps réel du trafic téléphonique qui devrait permettre de limiter drastiquement les fraudes et le manque à gagner pour l’Etat.

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